La voiture avalait les kilomètres. Adèle, crispée sur le volant comme s’il risquait de s’échapper, ne voulait pas réfléchir à ce qu’elle venait de faire, concentrée sur ses battements de cœur qui ne semblaient pas vouloir lui donner de répit. Elle accéléra encore. La nationale était déserte à cette heure de la nuit. Au loin, elle finit par apercevoir un lampadaire, ce qui la fit se raidir encore un peu plus. Elle ne voulait croiser personne. Mais ce lampadaire se dressait, fier, seul dans l’obscurité. Loin de tout.

       En arrivant sous le halo jaunâtre, elle vit le panneau de l’hôtel. On le devinait plus qu’on le lisait, les néons ne crachotant qu’une faible lueur. Adèle considéra qu’elle avait assez roulé, qu’elle était assez loin, et  que la pensée de passer quelques heures dans un lieu chaud où personne ne saurait la reconnaître la séduisait. Elle roula les deux kilomètres la séparant du chemin menant à l’hôtel.

       Un réverbère éclairait vaguement le parking, révélant une seule voiture, une vieille Ford des années 1980. Elle se gara le plus près qu’elle put de la route, pour pouvoir quitter le lieu en vitesse. Elle eut toutes les peines du monde à desserrer ses doigts et lâcher le volant pour défaire sa ceinture. Tremblotante, elle s’observa un instant dans son rétroviseur. Le visage blême et les yeux rougis, les cheveux bruns épars qui cachaient mal sa blessure à la tête. Adèle s’étonna, voyant la peau arrachée, de ne ressentir aucune douleur. L’adrénaline l’avait complètement immunisée. Avant d’ouvrir la portière, elle prit trois profondes inspirations, les yeux fermés. Puis elle sortit de la voiture avec peine, et tituba en direction de l’hôtel.

         Il s’agissait d’une grande bâtisse, dont on discernait avec peine de hautes fenêtres et des briques rouges. Aucune lumière ne filtrait de l’intérieur. Parvenue à la porte, Adèle appuya sur une vieille sonnette, et patienta. Seulement quelques secondes, en vérité, car une ampoule éclaira la pièce – une entrée, avec un comptoir et une boîte à clés collée contre le mur en crépi blanc – derrière la porte. Cette dernière s’ouvrit brusquement sur une toute petite femme un peu ronde au visage parcheminé.

         Son regard se posa sur Adèle, considérant ses vêtements maculés de boue et de sang, ses lèvres rouges et tremblantes, sa blessure sanguinolente en haut du front. Son visage resta inexpressif. Elle s’écarta de la porte pour laisser entrer la jeune femme et ferma derrière elle à double tour. La pièce était plus grande qu’elle ne le paraissait depuis l’extérieur. Elle se prolongeait sur la droite pour faire place à un large escalier, dont les marches de bois étaient recouvertes d’un tapis vermillon. Ils menaient visiblement à un étage haut de plafond, plongé dans le noir. Au rez-de-chaussée, une seule porte, à gauche du monumental escalier, était ouverte sur une salle à manger surannée. Les murs dénués de toute décoration semblaient s’étirer sous la lumière de l’ampoule nue, et Adèle se sentit à l’aise dans cet espace dépersonnalisé et froid.

           Pendant qu’elle observait son environnement, la petite femme avait ouvert la boîte au mur et en avait retiré une grosse clé brune, à laquelle était pendu une étiquette arborant le numéro 8. Elle lui tendit. Adèle lui adressa un faible sourire, et la vieille logeuse lui fit signe de la suivre en empruntant les escaliers, qu’elle n’éclaira qu’une fois la dernière marche atteinte. La lumière dévoila un petit hall et un couloir au plancher usé, dépouillés de tout mobilier, à part d’un fauteuil, installé tout au fond. La femme fit quelques pas et désigna la porte sur sa droite, qu’Adèle déverrouilla. Elle se retournait pour fermer la porte et la remercier, mais elle avait pénétré la chambre. Elle s’avança vers une vieille penderie disposée à côté du lit et ouvrit les portes sur des vêtements noirs accrochés aux cintres de bois. Quand la femme se retourna sur Adèle, ce fut pour lui désigner du regard ses vêtements souillés de crasse. Puis elle quitta la pièce en fermant derrière elle.

              C’était une petite chambre, comportant un lit recouvert d’un épais édredon, la penderie et une table de chevet en bois, sur laquelle avait été déposé un bouquet de jonquilles dans un grand vase transparent. Sur la gauche, un rideau cachait une salle de bain, vers laquelle Adèle se dirigea, avide d’une douche. Elle se déshabilla, non sans difficulté, car ses vêtements lui collaient à la peau. Une fois nue, elle entra dans la baignoire en faisant couler l’eau chaude abondamment. Elle se teinta très vite d’un rouge foncé, décollant la crasse poisseuse qu’Adèle avait accumulée en deux jours.

               Adèle ne se mit pas à réfléchir. Elle était épuisée, c’est tout ce qu’elle avait besoin de savoir. Elle se savonna tout le corps, découvrant des bleus et des entailles sur ses côtes, ses cuisses et son dos, et resta quelques temps à savourer la chaleur du jet. En sortant du bain, elle se sécha et enfila le pyjama noir que lui avait montré l’hôtelière. Enfin, elle s’effondra sur le lit, tira sur elle l’édredon et s’endormit presque immédiatement.

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