La première fois que Nathan avait vu Ève, c’était un 13 avril.

     Elie était en retard pour le rejoindre au Caf& Vous, et Nathan remuait son sirop de menthe, en essayant de deviner quelle était la « grande nouvelle »  que son meilleur ami voulait lui annoncer. Il avait réalisé une liste mentale, triée par ordre de probabilité. Tout en haut de la liste, on trouvait « un poste s’est libéré au boulot ! », ce qui aurait arrangé Nathan, qui attendait une réponse des employeurs  d’Elie depuis deux semaines. C’était le job rêvé : une boutique de jeux de rôles, avec participation à des événements en magasin et à des Salons spécialisés. Une place s’était libérée il y avait un mois de cela, et il avait immédiatement postulé, espérant mettre fin de la plus belle des manières à presque un an de chômage. En seconde place, Nathan avait noté « je t’ai trouvé la femme parfaite ! ». Cathy l’avait quitté quatre mois plus tôt, et il ne parvenait pas à la sortir de sa tête. Elie, fidèle à son poste de meilleur ami, s’était mis en tête de lui trouver la femme parfaite, qui remplacerait dans son esprit la rouquine qui l’avait enflammé pendant trois ans. Jusque-là, Nathan avait bu un café avec une dizaine de demoiselles plus intéressantes les unes que les autres, qu’il avait toutes recalées en ciblant des défauts soi-disant insurmontables : un léger accent, une manière de croiser les jambes, un regard trop bleu, ou encore un choix de jus de fruits. La vérité, c’est qu’aucune de ces filles n’était comme Cathy. En troisième place, il avait inscrit « je me barre de chez mes parents ! ». Nathan attendait la réponse d’Elie pour prendre une colocation en centre-ville. Depuis sa rupture, il était retourné vivre chez sa sœur, mais elle se montrait de plus en plus pressante à récupérer la chambre d’amis. Normal, avec un bébé qui s’annonce. Mais Nathan n’avait pas vraiment de solution de repli, surtout sans avoir de job. C’est pourquoi il penchait pour la première « grande nouvelle », celle en haut de la liste, le poste chez Jeux & Cie.

           Nathan but une gorgée de sirop. C’est au moment où il reposait le verre sur la table qu’il vit Elie pousser la porte battante du Caf& Vous, un grand sourire fendant son visage en deux. Son regard balaya un instant la salle afin de débusquer la silhouette efflanquée de son ami, qu’il repéra rapidement. Alors qu’il s’approchait de la table, Nathan aperçut derrière lui une jeune fille blonde élancée, qui semblait le suivre. Il se rendit compte que c’était en effet le cas lorsqu’elle s’approcha de lui, confiante, avec un petit sourire, et qu’Elie la présenta : « Nathan, je te présente Eve. »

         Tous les deux étaient étonnamment souriants, comme complices, et Nathan pensa « raté, c’était la deuxième. » Après les six bises traditionnelles et la commande de deux cafés, Elie et Eve prirent place à table et Nathan commença à doucement détailler la jeune femme. Elle avait les yeux très sombres, presque noirs, ce qui contredisait sa peau blanche et ses cheveux blonds. De plus, elle ne portait aucun maquillage, ce qui conférait à son regard une aura presque fantastique. Elle aurait pu être une sorcière, ou peut-être une elfe. Théorie étayée par ses petites oreilles pointues, derrière lesquelles elle avait coincé quelques boucles, qui couraient jusque dans le bas de son dos. Elle était belle. Nathan n’en revenait pas : il avait fini par trouver une femme belle, une autre femme que Cathy. Il se laissa porter. Un son sibyllin lui vint aux oreilles. Une sorte de musique cosmique. « Elie m’a beaucoup parlé de toi. » C’était elle. Elle considérait Nathan de son regard nuit, attendant une réponse qui ne vint pas. Le jeune homme était muet. Comme envoûté, il avait oublié Cathy et interrogeait Elie du regard : « où l’as-tu trouvée ? » Comme s’il avait entendu la question, Elie prit la parole pour rompre le silence qui s’éternisait :

          « Une place s’est libérée au boulot. Je voulais t’en parler, mais mon boss m’a fait promettre de ne le dire à personne. En fait, il avait déjà prévu de l’offrir à quelqu’un… » Et il jeta un regard à Eve, qui lui sourit en retour et expliqua : « Son patron est un très bon ami de mon père. Je cherchais un emploi depuis pas mal de temps et Hervé m’avait promis de m’aider dès qu’il voyait passer une annonce. Et puis, il y a deux semaines, un de ses employés a donné sa démission, et il m’a tout de suite appelée. Je ne suis qu’en période d’essai, bien sûr, mais ça fait tellement longtemps que je cherche ce genre de boulot ! Et puis… Elie m’a tout de suite adoptée », ajouta-t-elle en lui faisant un clin d’œil. Elle avala d’une traite son café, puis s’éclipsa au comptoir pour commander la même chose. A la seconde où elle y posa le coude, Elie se pencha vers Nathan et lui souffla : « je crois que j’ai trouvé la femme parfaite. C’est un vrai coup de foudre. On aime les mêmes choses, on rigole tout le temps… J’ai presque emménagé chez elle, et je pense quitter la maison de mes parents bientôt, si elle veut bien de moi sur son bail. Comment tu la trouves ? » Elie avait parlé tellement vite que Nathan n’avait pas eu le temps d’assimiler tous les mots. Il articula « géniale ». Elie lui jeta un regard entendu, et Eve se rassit aussitôt avec trois cafés, dont un qu’elle déposa devant Nathan en disant « Elie m’a dit que tu aimais le café. Tu pourras le boire après ton sirop de menthe, si tu veux. » Il la remercia d’un signe de tête.

          Tandis qu’Elie et Eve étaient partis dans une longue tirade sur le dernier volet des Resident Evil, Nathan se noyait dans un océan de sentiments contraires. Finalement, Elie lui avait annoncé les trois grandes nouvelles qu’il avait notées dans sa liste mentale. Un poste s’était libéré dans sa boîte, il avait trouvé la femme parfaite et il allait quitter le domicile familial. Cette fille avait l’air incroyable, et elle le prouverait d’ailleurs dans les semaines suivantes. Nathan coupa toutes les pensées qui l’assaillaient, la jalousie, l’envie, la colère, pour se concentrer sur une seule, plus importante que toutes les autres : il était heureux pour son meilleur ami.

            Dans les nombreuses années qui suivraient, Nathan serait l’ami idéal. Il choirait le petit couple, sortirait avec eux au cinéma, accepterait toutes les rencontres arrangées, qu’elles soient à l’initiative d’Elie ou d’Eve, leur ferait des cadeaux de couple. Il serait fabuleusement parfait, et ravalerait son envie qu’Eve le regarde comme elle regardait Elie.

               Et c’était ce qui s’était passé, pendant très exactement sept longues années.

               Nathan ferma les yeux, protégeant ce souvenir comme son plus inestimable trésor. Mais lorsqu’il les rouvrit, il était toujours dans la chambre funéraire. Elie n’avait pas desserré sa main, et  pleurait toujours, quoique moins bruyamment. Nathan, lui, n’avait pas versé une larme. Dans le cercueil, ce n’était qu’une pâle copie d’Eve. Eve était brillante, joyeuse, drôle. Eve ne se maquillait jamais. D’ailleurs, elle disait souvent que le maquillage asservissait la femme.

                Nathan serra plus fort la main d’Elie.

                Non, Eve n’était décidément pas dans ce cercueil.

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