Maddy se pencha sur le corps du chevreuil. La flèche avait atteint sa cible, cette fois, et l’animal était mort sur le coup. Elle posa une main bienveillante sur son flanc en chuchotant un remerciement à peine audible. Elle retira la flèche, la remit dans le carquois et commença à traîner la carcasse en direction du camp. Il était lourd. Il lui ferait au moins une semaine, pensa-t-elle. Elle l’avait traqué toute la matinée, malgré la faim qui lui rongeait les entrailles et la peur de le faire souffrir comme elle avait fait souffrir les proies précédentes. Mais elle s’était améliorée au tir, et pour la première fois, elle n’avait pas eu à achever l’animal au couteau.

       C’était quelque chose de difficile pour elle qui, dans le monde d’avant, était membre de plusieurs associations de défense des animaux, et était strictement végétarienne. Durant ses premiers jours en forêt, elle s’était mise en tête de ne faire qu’un jardin et de se rendre en supérette pour manger des conserves ; mais très vite, toutes les denrées avaient atteint la date de péremption, et elle n’avait pas eu le choix que de se mettre à chasser. Avec la disparition des humains, les bêtes avaient pullulé dans les forêts et les champs, n’ayant plus de prédateurs pour réguler leur nombre. Maddy avait donc pris la décision de manger à nouveau de la viande. Et d’apprendre le tir à l’arc. Elle avait eu beaucoup de mal. D’abord, parce que cela lui rappelait sa fille, dans le monde d’avant, qu’elle emmenait aux cours de tir à l’arc deux fois par semaine ; et ensuite, parce qu’elle n’était pas aussi douée qu’elle en matière de visée. Elle s’était donc nourrie uniquement des quelques légumes qu’elle avait réussi à faire pousser pendant deux semaines. Et depuis six mois, enfin, elle chassait.

       Elle arriva bientôt au camp, épuisée par son lourd chargement. Elle le laissa choir sur le sol, et à peine l’eut-il touché que Maya apparut en courant de derrière la cabane et lui fit la fête. La chienne se faisait vieille, mais elle était toujours aussi vigoureuse. C’était un magnifique spitz allemand, qui, plus que Maddy, s’était habituée à la vie en forêt et semblait parfaitement à son aise dans la clairière. Elle considéra le chevreuil mort et le renifla, visiblement satisfaite de la chasse de sa maîtresse. Maddy la chassa gentiment, consciente qu’elle devait commencer rapidement le dépeçage et le salage si elle voulait manger et conserver ses restes. Elle déposa contre le mur son arc à poulies et son carquois, accrocha les deux pattes arrière de l’animal à la vieille structure de balançoire, et sortit son couteau. Maya s’était couchée à quelques mètres. Il faisait bon, mais pas trop chaud, ce qui n’accélèrerait pas le processus de décomposition. Maddy commença le dépeçage, découpant puis retirant la peau comme un pyjama. Si elle s’était mise à la chasse, elle avait toujours un réflexe de dégoût en voyant la chair nue des animaux qu’elle ramenait. Elle secoua la tête pour chasser les nausées. Quelques chats errants s’étaient approchés du camp, faisant frémir les feuilles mortes du début d’automne. Ils s’étaient arrêtés à bonne distance de Maya. Cette dernière leur jetait des regards pour vérifier qu’ils n’avançaient pas plus, en grognant légèrement. Quand Maddy s’était installée avec la chienne dans la vieille cabane de chasseurs, elle n’était pas restée seule longtemps. Dès la deuxième nuit, des feulements lui étaient parvenu aux oreilles, des miaulements et des ronronnements. Des chats. Maya ne les aimait pas. Ils pissaient sur les murs de la cabane, se battaient, et parfois lui volaient son eau. Maddy avait essayé plusieurs fois de les chasser, sans succès. Alors elle s’était faite à l’idée qu’ils ne partiraient pas, et avait commencé à les nourrir. L’entente entre les animaux n’était pas cordiale, mais tous avaient trouvé un juste milieu pour survivre ensemble.

      Maddy entreprit de découper la viande. Dans ces moments-là, il lui fallait beaucoup de concentration pour ne pas fuir en courant. La vue du sang la révulsait toujours. Alors elle voyageait dans ses souvenirs, surtout ceux du monde d’avant. Elle pensait à quand tout avait commencé. C’était en juin. Elle se revoyait devant les informations, le soir, avec Antoine, son mari, et Andréa, sa fille. Andréa avait quinze ans, et entretenait des rapports particulièrement conflictuels avec ses parents. Elle daignait à peine manger avec eux le soir, et mettait la condition de mettre les informations à la télé, sous prétexte qu’elle voulait savoir ce qui se passait dans le monde ; Maddy obtempérait alors, désolée qu’elle était d’avoir dû ramener sa famille dans ce coin perdu pour son travail. Généralement, Andréa apparaissait dans la cuisine dès qu’Antoine appuyait sur le bouton power de la télécommande. Elle mettait les pieds sous la table, et mangeait en silence, les yeux rivés sur l’écran. Mais ce soir-là, ça avait été différent. Quand Antoine avait allumé la télé, ils étaient tombés sur une annonce qui était répétée en boucle, un flash spécial. Le présentateur, un homme aux cheveux gominés, avait l’air grave, et il déclarait la chose suivante : un virus s’était déclaré, apparemment une mutation de la grippe. Les gens tombaient comme des mouches, et aucun vaccin n’avait été trouvé pour l’arrêter. L’homme disait que les écoles devaient fermer, et que les grandes entreprises aussi. Andréa avait lâché sa fourchette, regardé ses parents d’un air inquiet, et avait ouvert la bouche pour parler. Maddy ne se souvenait plus ce qu’elle avait dit, mais sa fille était inquiète.

     Elle se souvenait la chute du monde, la violence, l’isolement. Tous les trois avaient survécu longtemps, se protégeant comme ils pouvaient en obstruant leurs fenêtres, en organisant de très rares sorties pour aller chercher des vivres. Le village avait été un des derniers bastions de survivants à tomber. La plupart des habitants étaient partis rejoindre leurs familles, et les seuls qui étaient restés, comme Maddy, Antoine et Andréa, vivaient reclus et ne se croisaient jamais. Quand le village avait été contaminé, Antoine et Andréa étaient tombés malades. Ils étaient morts en quelques jours. Maddy avait enterré ses morts, les avait pleurés, et était partie sans se retourner. Elle n’avait jamais contracté la grippe.

      Maddy essuya une larme qui roulait sur sa joue. Elle prit un des morceaux de viande qu’elle avait découpés et le lança à Maya, qui l’attrapa au vol, puis elle trancha de petits dés qu’elle déposa dans trois assiettes ébréchées. Elle les poussa à distance raisonnable de sa chienne, et les chats s’y précipitèrent en miaulant de contentement. Elle avait presque fini le chevreuil.

        Elle avait trouvé la cabane de chasse au bout d’une semaine, en plein hiver. Au début, elle avait eu peur de mourir de froid, et les murs de bois qu’elle avait aperçus dans la clairière avaient été comme la Terre Promise. En poussant la porte, elle avait découvert une petite pièce dans laquelle se trouvaient une grande table, des chaises, un vieux canapé et une pile de couvertures. Elle s’était effondrée et avait dormi pendant plus de dix heures. Le lendemain, elle avait entrepris de nettoyer la cabane, et était allée au village le plus proche chercher un matelas et quelques outils. C’est là qu’elle avait trouvé Maya. La petite chienne était couchée aux pieds de sa maîtresse, qui gisait dans un fauteuil défoncé, déjà à moitié décomposée. Maddy l’avait prise avec elle, nourrie et soignée. Petit-à-petit, la cabane avait pris la forme d’un véritable petit chez elle ; elle avait jardiné, aménagé, vécu, et ne se rendait presque plus en ville. Elle habitait ici depuis maintenant presque deux ans.

        Elle termina de découper le dernier morceau, détacha la carcasse de la balançoire, et la traîna plus loin dans la forêt, pour nourrir les petits animaux. Ceux-ci ne se montraient jamais, mais mangeaient inévitablement ses restes. Il s’agissait d’un accord non-dit, elle les nourrissait, et en échange ils ne s’approchaient pas du camp. Finalement, elle avait réussi à s’en sortir, et à survire dans le nouveau monde. La réponse était dans la nature et la solitude.

      Soudain, elle entendit un jappement. Maddy se raidit. Elle lâcha le chevreuil et fit volte-face, pour se cacher derrière un tronc. Elle observa le campement. Maya gisait sur le flanc, devant la porte de la cabane grande ouverte. Rien ne bougeait. Elle remarqua toutefois que la pile de viande laissée sur la table à côté de la balançoire avait diminué. Elle se ramassa sur elle-même, réfléchissant à la bête qui était là, tout en avançant vers la cabane. Maya respirait toujours. Pas de sang. Pas un prédateur, donc. Elle attrapa d’une main son arc et le banda. Elle passa la tête par la porte. Elle l’aperçut.

          Il s’agissait d’un homme. Accroupi, il dévorait un morceau de viande crue, un pistolet à la main, dos à l’entrée.

          Maddy avança.

__________________

Les photographies présentes sur ce site sont protégées par le droit d’auteur. Merci de ne pas les réutiliser sans autorisation.

Publicités