A Nanaëlle.

      Cladie était assise dans son vieux fauteuil. Ce dernier devait avoir à peu près son âge, c’est dire s’il avait vécu. Dans son bras, la perfusion l’empêchait de souffrir, et la vieille dame n’y pensait jamais. Ce matin-là, elle pensait à son vieux fauteuil. Dans son immense salon (qu’elle nommait ironiquement son « petit salon »), il faisait tache, au milieu des meubles hors de prix. Mais elle avait toujours voulu le garder, ce vieux fauteuil rapiécé. Elle l’avait eu en cadeau de mariage, quand elle avait dit « oui » à José devant le maire, soixante ans auparavant. A l’époque, elle était loin d’être riche. C’était sa mère qui avait voulu lui offrir le fauteuil, elle lui avait dit : « ce fauteuil est peut-être laid, mais je l’ai acheté à ta naissance. Tu vois, les accoudoirs me permettaient de t’allaiter facilement. José est riche, mais si tu t’assois une fois par jour dans ce fauteuil, tu ne changeras pas. Tu te souviendras d’où tu viens. » Ce fauteuil n’avait pas servi avant la mort de José. Il y a dix ans, elle s’était rendue au grenier. Elle était encore vigoureuse, dix ans en arrière, et elle avait descendu le vieux fauteuil dans le petit salon. Et là, une fois par jour, elle s’y était assise, buvant parfois une coupe de champagne, riant dans son carré de soie.

      C’est vrai, elle préférait penser à son fauteuil, car aujourd’hui, elle devait prendre une décision. Quand elle s’était mariée à José, soixante ans plus tôt, elle ne savait pas encore qu’elle était stérile. Mais elle l’avait appris, et n’avait jamais voulu adopter, contrairement à son mari. Ils n’avaient donc pas eu d’enfant. Elle était fille unique, comme José. Leur famille était morte de vieillesse depuis longtemps, leurs amis aussi.

         Alors, à qui léguer sa fortune ?

      Cladie n’avait jamais cru qu’un jour elle serait riche. Plus encore, elle n’avait jamais songé avoir ce genre de décision à prendre un jour. Elle avait toujours pensé mourir avant José, parce qu’elle ne voulait pas rester seule à la maison. Quand il avait rendu l’âme, elle avait engagé une jardinière, un homme de ménage et un cuisinier. Son infirmière passait la voir chaque jour, et elle aimait se plaindre à elle pour qu’elle parte le plus tard possible. Elle avait voulu prendre un chat ou un chien, à un moment, pour lui tenir compagnie, mais comme elle pensait mourir vite, elle avait renoncé, ne voulant pas les condamner à un quelconque refuge pour animaux. Alors elle avait allongé les heures de travail de son homme de ménage, pour qu’il soit là plus souvent, quitte à ce qu’il n’ait rien à faire, et qu’il boive un thé avec elle, pendant qu’elle lui racontait sa jeunesse avec José. Elle faisait durer ses histoires pendant des heures, sirotant son thé noir dans son vieux fauteuil délavé.

      Aujourd’hui, il n’était pas venu. Sa femme avait accouché. Cladie était dans son fauteuil, face à l’horloge qui faisait « tic tic », et elle n’aimait pas la solitude, parce qu’elle devait prendre sa décision. Elle pourrait léguer sa fortune à un de ses employés. Pour se faire pardonner de les avoir ennuyés pendant de longues heures avec des histoires du passé. Elle respirait doucement, pour ne pas troubler sa réflexion. Sur son luxueux canapé, son sac à main l’observait avec ses boutons dorés. Dedans, il y avait son chéquier. Elle avait envie de donner sa fortune à son homme de ménage, pour qu’il puisse s’occuper de sa petite famille nouvellement créée. A sa cuisinière, parce qu’elle arrivait à lui préparer un plat différent à chaque repas. A son infirmière, qui avait tant de patience. A sa jardinière, qui lui avait taillé un jardin magnifique alors qu’elle ne descendait jamais les marches de sa grande maison. Alors elle prit sa décision, attrapa son sac à main, prit un stylo plume et son chéquier, et fit trois chèques du même montant. Alors qu’elle s’apprêtait à noter l’ordre sur le quatrième, le chèque lui glissa des doigts et alla se cacher sous le vieux fauteuil. Comme elle était trop vieille, elle ne put se pencher pour le récupérer et en fit un nouveau. Ce faisant, elle s’endormit du sommeil du juste (comme seules les vieilles personnes peuvent le faire), avec ses quatre chèques sur la table pour ses employés et un chèque non nominatif sous son vieux fauteuil.

***

A suivre.

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