La chambre était plongée dans l’obscurité. Seul le faible rayonnement de la lune perçait à travers les persiennes, projetant une fragile aura blanche sur la chambre dénudée. Les murs étaient couverts d’une couche de peinture effritée gris clair dans la lumière de l’astre, révélant au-dessous une autre strate plus foncée. Dans la pièce, on distinguait à peine le lit au cadre en bois suranné, témoin esseulé de la vie antérieure de la bâtisse. Un corps y reposait. La silhouette d’une femme au ventre imposant, animée d’un souffle doux. On aurait pu croire qu’elle dormait, enveloppée dans le calme de la demeure sans âge. Mais à la regarder de plus près, on s’apercevait que ses yeux étaient ouverts. Ils formaient comme deux phares, étincelant au cœur d’un visage paisible encadré de boucles noires éparses. Sa bouche s’étirait en un sourire tranquille. Ses mains, aux longs doigts de pianiste, étaient posées sur la bosse de son abdomen et caressaient avec attention la peau nue. Sous la pureté de la lune, son corps était opalin, presque vaporeux.

      La scène, semblable à une huile sur toile de la période Romantique, fut troublée par un spasme bref de la muse. Elle se redressa avec précaution sur les coudes, remonta les jambes sur les draps blancs. La nuit caressait avec bienveillance le corps de celle qui allait donner la vie. Dans la lueur diaphane de la chambre vide, elle se contracta, se tordit. Une fois, deux fois, trois fois. La tête rejetée en arrière, les yeux clos, elle respirait à peine. Lorsque le nouveau-né fut sorti, elle l’enroula dans le drap blanc et le porta à sa poitrine. La petite chose ne pleura pas. Elle darda sur sa mère un regard frais, bleuté. Quelques cheveux noirs couvraient son crâne. Sa peau était telle celle de la femme, d’un blanc laiteux, parfait, pur. Alors que la mère caressait la fragile petite tête, elle se courba à nouveau, se cramponnant à son petit. Cette fois, elle grimaça. Par la fenêtre, le réconfort de la nuit fut peu à peu balayé par une lumière plus brillante, zébrant la pièce d’éclats dorés. La peau du petit emmailloté se mit à luire tel un diamant. La femme, surprise par le jour et les convulsions de son ventre, avait perdu le sourire, transformé en une expression douloureuse.

   Un cri perçant jaillit alors. Une fois, deux fois, trois fois. La femme se pencha, tremblante, sur ce qui venait de sortir de son ventre. Son corps était agité d’une respiration ardente. Un bébé était posé là, sur le matelas, gigotant et gesticulant dans le liquide. La jeune mère déposa à ses côtés le premier né, étala le drap sous leurs deux petits corps pour les couvrir et les nettoyer tous les deux. Le second était une petite fille. Elle avait un regard jaune, doré, chatoyant comme l’embrasement du soleil. Sa peau était mate, d’un brun éclatant. Dès que sa mère posa son doigt sur ses lèvres, elle se tut.

       Alors la femme, épuisée par l’effort, ramena ses deux petits contre son sein. C’est ainsi que l’Aube rejoignit la Lune, dans les bras protecteurs de la Nuit, qui s’endormit sous les rayons du soleil.

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